Les yeux

Pierre tombale Les yeuxDeux strophes gravées à l’angle d’une pierre tombale dans un cimetière d’un beau village du Jura. Aucune autre indication, pas de nom, pas de signes religieux. Magnifique pensée pour un être cher disparu. (Photo : JCM du 17/08/2008)

Les yeux

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Des yeux sans nombre ont vu l’aurore ;
Ils dorment au fond des tombeaux
Et le soleil se lève encore.

Les nuits plus douces que les jours
Ont enchanté des yeux sans nombre ;
Les étoiles brillent toujours
Et les yeux se sont remplis d’ombre.

Oh ! qu’ils aient perdu le regard,
Non, non, cela n’est pas possible !
Ils se sont tournés quelque part
Vers ce qu’on nomme l’invisible ;

Et comme les astres penchants,
Nous quittent, mais au ciel demeurent,
Les prunelles ont leurs couchants,
Mais il n’est pas vrai qu’elles meurent :

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelque immense aurore,
De l’autre côté des tombeaux
Les yeux qu’on ferme voient encore.

Sully Prudhome (Né à Paris le 16 mars 1839 et mort à Châtenay-Malabry le 6 septembre 1907). Poète français, premier lauréat du Prix Nobel de littérature en 1901.
Via : Subtilité de la langue française